Le Sénégal et le monde ont perdu l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire moderne. Amadou Mahtar Mbow, ancien Directeur général de l'UNESCO, est décédé ce mardi 17 septembre 2024 à Dakar, à l'âge de 103 ans. Personnalité à l’aura internationale, Mbow a marqué de son empreinte l’histoire des institutions internationales, mais également celle de son pays natal, le Sénégal, qu’il a servi avec dévouement, rigueur et un engagement indéfectible. Il laisse derrière lui un héritage intellectuel, politique et diplomatique qui continuera d'inspirer les générations futures.
Une vie dédiée au savoir et à la politique : Naissance d’un leader mondial
Né en 1921 à Dakar, Amadou Mahtar Mbow a très tôt révélé des qualités intellectuelles hors du commun, qui le prédestinaient à une carrière exceptionnelle. Après des études brillantes dans le système éducatif colonial, il poursuit son parcours à l’École normale William Ponty, un haut lieu de formation pour l’élite africaine francophone. Il s’envole ensuite pour la France où il poursuit des études supérieures à la Sorbonne.
Sa carrière politique commence au lendemain des indépendances africaines. Très tôt engagé aux côtés de Léopold Sédar Senghor, père fondateur du Sénégal, Amadou Mahtar Mbow occupe d’importantes responsabilités dans le jeune gouvernement sénégalais. Il est nommé ministre de l'Éducation nationale de 1966 à 1968, puis ministre de la Culture, deux portefeuilles stratégiques dans un pays en pleine reconstruction postcoloniale. C’est à cette période qu’il pose les jalons de son engagement pour une éducation universelle et un développement culturel intégrant la diversité des civilisations.
La tête de l’UNESCO : Une épopée de 13 Ans au service du multilatéralisme
La carrière internationale de Mbow prend un tournant décisif en 1974, lorsqu’il est élu Directeur général de l’UNESCO, devenant ainsi le premier Africain à occuper un poste de cette envergure dans une organisation des Nations Unies. À la tête de cette institution pendant treize ans, il va œuvrer sans relâche pour un monde plus juste, égalitaire et solidaire, en plaçant la culture, l’éducation et la science au cœur du développement humain.
Amadou Mahtar Mbow est un défenseur acharné de la diversité culturelle et du pluralisme intellectuel. Sous sa direction, l'UNESCO devient un véritable laboratoire d’idées, où se sont dessinées les grandes lignes du dialogue interculturel. Il militera également pour que les peuples du Sud soient pleinement intégrés dans les processus de décision des affaires mondiales, notamment en matière de communication et d’information.
C’est d’ailleurs sous son impulsion que voit le jour l’idée du Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC), une initiative audacieuse visant à promouvoir une répartition plus équitable des flux d’information entre le Nord et le Sud. L’objectif de ce projet était de mettre fin à la domination des grandes agences de presse occidentales dans la diffusion des nouvelles, en donnant la voix aux pays du Sud, souvent marginalisés dans les narrations médiatiques mondiales.
Le mandat de Mbow à l’UNESCO n’a pas été sans controverses. Il a fait face à des critiques, notamment de la part des États-Unis et du Royaume-Uni, qui voyaient dans le NOMIC une menace pour la liberté de la presse telle qu’elle était alors conçue. En 1984, sous l'administration Reagan, les États-Unis se retirent de l'UNESCO, suivis par le Royaume-Uni l’année suivante. Cette crise n’entame en rien la détermination de Mbow, qui continue à plaider pour un système international plus équilibré et inclusif.
L’homme de conscience et les Assises Nationales : Un engagement inébranlable pour le Sénégal
Malgré ses responsabilités internationales, Amadou Mahtar Mbow n’a jamais oublié le Sénégal. Ce patriote convaincu est resté profondément enraciné dans les réalités de son pays. En 2008, alors âgé de 87 ans, il est sollicité par l’opposition et la société civile pour présider les Assises nationales, un vaste exercice de réflexion destiné à faire le bilan de la gouvernance du Sénégal et à proposer des réformes pour l’avenir. Ces assises, boycotées par le pouvoir en place du président Abdoulaye Wade, ont néanmoins permis à la société civile sénégalaise de poser des bases solides pour une réforme en profondeur des institutions démocratiques du pays.
En 2013, Amadou Mahtar Mbow, véritable « sage » de la République, est à nouveau appelé au service de la nation. Le président Macky Sall le charge de présider la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI), dont les travaux déboucheront sur un ensemble de propositions visant à renforcer le cadre démocratique et institutionnel du Sénégal. Les réformes suggérées, bien que largement plébiscitées, ne seront pas toutes mises en œuvre, mais elles témoignent de l’engagement indéfectible de Mbow pour un Sénégal plus démocratique, plus juste et plus ouvert.
Un héritage incommensurable : L’hommage de la nation et de la communauté internationale
Le décès d’Amadou Mahtar Mbow a provoqué une onde de choc à travers le Sénégal et bien au-delà. De Dakar à Paris, de New York à Nairobi, les hommages affluent pour saluer la mémoire de cet homme de principes, de rigueur et de vision.
Depuis New York, où il participe à l’Assemblée générale des Nations Unies, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a tenu à exprimer son immense respect pour « l’un des patriarches de la Nation sénégalaise ». « Amadou Mahtar Mbow a consacré sa vie à la promotion du multilatéralisme, à la défense de l’éducation et à la valorisation de la culture. Il laisse un héritage inestimable, marqué par son combat pour une justice éducative et culturelle mondiale. Que sa sagesse et son engagement continuent d’inspirer l’Afrique et le monde. Paix à son âme », a-t-il déclaré dans un message empreint de solennité.
Les hommages se sont multipliés à l’international, notamment de la part des institutions qu’il a contribué à façonner. La Directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay, a également salué « l’immense contribution d’un visionnaire dont le travail a façonné l’institution telle que nous la connaissons aujourd’hui ». « Amadou Mahtar Mbow a toujours cru dans le pouvoir de l’éducation, de la culture et de la science pour transformer le monde et promouvoir la paix. Son combat pour un ordre mondial plus équitable reste plus que jamais d’actualité », a-t-elle ajouté.
Un phare de la conscience africaine et mondiale
Amadou Mahtar Mbow ne se considérait jamais comme un politicien classique, ni même comme un diplomate ordinaire. Il était avant tout un homme de conscience, un intellectuel au service de l’humanité, guidé par la conviction profonde que la justice et l'équité devaient régir les relations internationales, tout comme les affaires nationales. Sa lutte pour un nouvel ordre mondial de l'information, son engagement pour l'éducation et la culture, ainsi que son rôle crucial dans la vie politique sénégalaise en font une figure irremplaçable de l’histoire contemporaine.
Dans un monde en pleine mutation, où les défis mondiaux se multiplient, Amadou Mahtar Mbow apparaît comme un phare de la sagesse dont la lumière continuera de briller sur les générations à venir. Il nous lègue une vision d'un monde plus juste, plus inclusif, où les savoirs, les cultures et les peuples sont mis sur un pied d’égalité. Sa voix, puissante et sereine, résonnera longtemps dans les mémoires, comme celle d’un homme qui a su incarner l’esprit du multilatéralisme, de la dignité humaine et de la fraternité universelle.
Conclusion : Une figure immortelle du Panthéon Sénégalo-Africain
Avec la disparition d'Amadou Mahtar Mbow, le Sénégal perd une icône nationale, et l’Afrique, une conscience éveillée qui a œuvré sans relâche pour le bien commun. En tant que premier Africain à avoir dirigé une organisation internationale de premier plan, il a su marquer l’histoire du multilatéralisme, tout en restant profondément enraciné dans les réalités africaines et sénégalaises.
Amadou Mahtar Mbow a traversé plus d’un siècle de bouleversements politiques, sociaux et culturels, sans jamais perdre de vue son idéal : celui d’un monde plus juste, où la culture, l’éducation et l’information seraient les piliers de la liberté et du progrès humain. Aujourd’hui, il repose en paix, mais son héritage est immortel.
Saidicus leberger
Pour Radio Tankonnon