Saint-Domingue, 3 octobre 2024 – Alors que la République dominicaine continue de faire face à un afflux massif de migrants haïtiens fuyant la violence et l'instabilité politique, les autorités dominicaines ont annoncé une intensification sans précédent de leur politique migratoire. Chaque semaine, 10 000 migrants haïtiens en situation irrégulière seront désormais expulsés dans le cadre d'une vaste opération de « rapatriement massif ». Cette décision, bien qu’annoncée dans un souci de coopération avec Haïti et sous couvert de respect des droits fondamentaux, suscite l'inquiétude des Nations unies et des associations de défense des droits des migrants, qui dénoncent des pratiques potentiellement inhumaines et inefficaces.
Un dispositif de retour massif en place
Le porte-parole du gouvernement, Homero Figueroa, a précisé que cette mesure drastique s'accompagnera de la mise en place d'un protocole de retour assisté, garantissant des conditions dignes aux personnes concernées. « Nous voulons faciliter non seulement l’expulsion, mais aussi encourager les retours volontaires pour ceux qui souhaitent quitter la République dominicaine dans un cadre sécurisé et ordonné », a-t-il déclaré, soulignant la volonté des autorités dominicaines de collaborer étroitement avec le gouvernement haïtien dans cette démarche.
Toutefois, les critiques soulèvent des doutes sérieux quant à la réalité de cette coopération et la capacité d'Haïti, plongé dans le chaos, à accueillir de manière adéquate des dizaines de milliers de ses ressortissants. En effet, le pays fait face à une crise humanitaire sévère, aggravée par des violences incessantes de gangs armés et une instabilité politique chronique. Depuis plusieurs années, cette situation pousse des milliers de familles haïtiennes à traverser la frontière, souvent dans des conditions désespérées, en quête de sécurité et d'opportunités de survie.
Une politique migratoire de plus en plus répressive
L'annonce du gouvernement dominicain s'inscrit dans la continuité d'une politique migratoire de plus en plus restrictive, mise en place par le président Luis Abinader depuis son arrivée au pouvoir en 2020. Ce dernier a fait de la lutte contre l'immigration clandestine l'un des axes majeurs de son mandat, multipliant les opérations d'expulsion et renforçant les contrôles à la frontière avec Haïti. En 2023, pas moins de 250 000 Haïtiens en situation irrégulière ont ainsi été renvoyés dans leur pays d'origine, marquant une accélération sans précédent des rapatriements.
Pour sécuriser davantage la frontière terrestre partagée avec Haïti, le chef de l'État dominicain a également initié la construction d'un mur frontalier de 164 km, un projet qui vise à limiter les flux migratoires illégaux et que le président Abinader a promis d'étendre dans les années à venir. Ce mur, véritable symbole de la politique migratoire dominicaine, s’ajoute à la militarisation accrue de la frontière, où la présence des forces de l’ordre s’est considérablement renforcée.
Un contexte de crise humanitaire en Haïti
Le durcissement de la politique migratoire dominicaine intervient dans un contexte de crise sans précédent en Haïti, où la situation économique, politique et sécuritaire s'est dramatiquement dégradée ces dernières années. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, le pays s’enfonce dans une spirale de violences orchestrées par des gangs armés, qui contrôlent une grande partie du territoire et paralysent la vie quotidienne. Face à l'incapacité des autorités haïtiennes à restaurer l'ordre et à répondre aux besoins fondamentaux de la population, un nombre croissant de citoyens n'a d'autre choix que l'exil, prenant la direction de la République dominicaine, unique voisin sur l’île d’Hispaniola.
Cependant, les ressortissants haïtiens en quête de meilleures conditions de vie se heurtent à un climat de plus en plus hostile. Les expulsions massives, couplées à des discours politiques souvent teintés de xénophobie, exacerbent les tensions entre les deux nations. De nombreuses organisations humanitaires, y compris l’Organisation des Nations unies, ont exprimé leur inquiétude face à cette politique migratoire répressive, dénonçant des violations possibles des droits humains et appelant à une solution plus respectueuse des droits des migrants.
Les voix discordantes face aux expulsions
En dépit des assurances du gouvernement dominicain quant au respect de la dignité des personnes expulsées, les défenseurs des droits des migrants soulignent la difficulté d'assurer un retour sûr et décent pour les expulsés, dans un contexte où Haïti est en proie à l’insécurité généralisée. Des rapports sur les conditions dans les centres de détention dominicains, où sont placés les migrants avant leur expulsion, font état de traitements inhumains, de surpopulation et de manque d’accès aux soins.
Pour les défenseurs des droits des migrants, cette intensification des expulsions ne saurait constituer une réponse durable à la crise migratoire qui secoue l’île d'Hispaniola. Ils plaident pour une approche plus globale, qui prenne en compte les causes profondes de l’exode haïtien, telles que la pauvreté, l'instabilité politique et l'insécurité chronique. Une collaboration renforcée entre les deux pays, appuyée par la communauté internationale, est jugée nécessaire pour proposer des solutions viables et respectueuses des droits humains aux migrants vulnérables.
Une politique qui divise l’opinion publique
En République dominicaine, la politique migratoire du président Abinader rencontre un soutien important au sein de la population, où l’immigration haïtienne est perçue par beaucoup comme une menace économique et culturelle. Toutefois, des voix plus modérées s’élèvent pour dénoncer les dérives possibles de cette politique et les risques d’atteintes aux droits fondamentaux des migrants.
Alors que les expulsions massives se poursuivent, la situation des migrants haïtiens en République dominicaine continue d’être un sujet brûlant, à la croisée des enjeux humanitaires, sécuritaires et politiques.
RADIO TANKONNON