Bamako – juin 2025. Dans un Sahel où le fracas des armes couvre depuis plus d’une décennie les espoirs de paix, le Mali vient d’engager un tournant majeur dans sa doctrine militaire. En officialisant la création d’un Commandement des Opérations Spéciales (COS), Bamako entend centraliser son dispositif de lutte contre le terrorisme et rationaliser une riposte longtemps morcelée, souvent improvisée. Une décision hautement stratégique, adoptée en Conseil des ministres, qui marque une volonté claire : sortir de l’urgence perpétuelle pour construire une sécurité durable, maîtrisée et souveraine.
Une réponse centralisée à une menace diffuse
En 2024, le Mali a recensé plus de 200 attaques djihadistes, ayant coûté la vie à près de 600 personnes, selon le Global Terrorism Index. Si cette statistique représente une baisse de 21 % par rapport à l’année précédente, elle ne suffit pas à masquer une réalité plus large : le Sahel reste l’épicentre mondial du terrorisme, concentrant plus de la moitié des décès liés aux violences extrémistes dans le monde.
Face à cette menace protéiforme, le nouveau COS vise à regrouper sous une même structure les unités d’élite maliennes – forces spéciales, bataillons antiterroristes, appui aérien, reconnaissance technique et humaine – afin d’assurer des interventions coordonnées, rapides et ciblées. Cette architecture ambitionne de rompre avec une armée compartimentée, parfois lente à réagir, faute de vision d’ensemble ou de chaîne de commandement unifiée.
Loin de la copie française, un modèle hybride africain
Si le nom « COS » évoque, en France, le Commandement des opérations spéciales basé à Taverny, le Mali affiche une volonté de s’inspirer davantage de ses pairs africains que de ses anciens partenaires européens.
Le Nigeria, par exemple, a mis en place Amotekun, une force régionale dotée de 10 000 volontaires et financée à hauteur de 1,5 milliard de nairas (soit environ 3 milliards de francs CFA). Son efficacité repose moins sur la haute technologie que sur une connaissance fine du terrain et un ancrage communautaire fort. Le Mali pourrait suivre cette voie : professionnaliser ses unités spéciales tout en les insérant dans une logique de proximité, évitant ainsi les erreurs classiques de politisation ou d'autonomie excessive.
Rwanda, Kenya : la technocratie sécuritaire comme levier
D’autres modèles, plus technocratiques, ont attiré l’attention des stratèges maliens. Au Rwanda, le Commandement des opérations de sécurité intérieure repose sur une articulation fine entre veille numérique, surveillance territoriale et réseaux communautaires d’alerte. Entre 2015 et 2023, les incidents liés aux groupes armés y ont diminué de plus de 40 %, selon le Centre d’analyse stratégique de l’Afrique. Le Kenya, quant à lui, a misé sur la coordination interarmées et les technologies de géolocalisation pour contrer les incursions transfrontalières dans le Nord-Est. Une efficacité accrue par des centres d’opérations interconnectés, véritables nœuds nerveux de la riposte sécuritaire.
Pour le Mali, ces exemples ne sont pas de simples vitrines. Ils offrent des pistes concrètes pour intégrer le renseignement, digitaliser les procédures, fluidifier les transmissions et améliorer la réactivité sur le terrain, sans perdre l’élément humain au cœur du dispositif.
Entre ambition tactique et contraintes logistiques
Créer un COS ne suffit pas : il faut l’armer, le financer, le faire vivre dans la durée. Or, les défis sont de taille. Le budget de la Défense malienne a certes connu une hausse régulière – passant de 312 milliards de francs CFA en 2021 à plus de 400 milliards en 2024 – mais les besoins opérationnels explosent. Former, équiper et déployer des compagnies mobiles spéciales avec appui logistique intégré, communications cryptées, drones tactiques et renseignement technique, suppose un investissement massif.
Selon des estimations croisées d’experts militaires, le coût trimestriel d’une seule compagnie d’élite en opérations peut dépasser 100 millions de francs CFA, sans compter les frais annexes liés à la maintenance, au renouvellement du matériel, ou à l’indemnisation des soldats. La **pérennité du COS dépendra donc de choix budgétaires clairs, de partenariats ciblés – y compris avec des acteurs non étatiques – et d’un encadrement rigoureux, notamment sur le plan civil et éthique.
Le facteur russe : une nouvelle donne logistique
Le partenariat militaire russo-malien, devenu incontournable depuis le départ des forces françaises en 2022, constitue désormais un pilier de la nouvelle doctrine sécuritaire. Instructeurs, logisticiens, opérateurs de drones et experts en renseignement technique russes accompagnent aujourd’hui plusieurs unités maliennes, en particulier dans le Centre et le Nord du pays.
Sans céder à une dépendance unilatérale, Bamako utilise cet appui pour renforcer l’ossature du COS, en profitant d’équipements modernisés et de formations accélérées. Mais cette coopération devra rester transparente, proportionnée et sous contrôle national, afin de ne pas reproduire les excès d’une tutelle étrangère qui, par le passé, a affaibli la souveraineté sécuritaire du Mali.
Une ambition régionale à faire vivre
Au-delà du seul territoire malien, le COS pourrait constituer un modèle pour les États voisins du Sahel, en particulier ceux membres de la Confédération des États du Sahel (AES). Burkina Faso et Niger, confrontés à des dynamiques similaires d’insécurité et à des ruptures avec leurs anciens partenaires, n’ont pas encore franchi le pas d’un commandement aussi structuré. Si le COS malien parvient à combiner efficacité opérationnelle, ancrage communautaire et gouvernance sobre, il pourrait tracer une voie nouvelle : celle d’une défense africaine souveraine, intégrée, et connectée aux réalités locales.
L’équilibre à construire
La création du COS au Mali n’est ni un aboutissement, ni une panacée. C’est une architecture encore en construction, soumise à des vents contraires : pressions budgétaires, tensions géopolitiques, attentes populaires. Son succès dépendra de sa capacité à éviter les écueils classiques : opacité, centralisme excessif, instrumentalisation politique. Il devra également composer avec la complexité du terrain malien, fait de conflits communautaires, de trafics, et d’alliances mouvantes.
Mais s’il tient ses promesses, ce commandement pourrait devenir le cœur d’une nouvelle doctrine sécuritaire sahélienne, alliant professionnalisme, proximité et souveraineté.
En résumé :
- Le Mali crée un Commandement des Opérations Spéciales (COS) pour coordonner ses unités d’élite.
- Il s’inspire de modèles africains : Amotekun (Nigeria), renseignement intégré (Rwanda), technologie opérationnelle (Kenya).
- Le financement, la formation et la supervision civile seront déterminants.
- Le partenariat avec la Russie offre un levier logistique, mais exige prudence et transparence.
Le COS peut devenir un modèle pour l’AES, à condition de rester ancré dans les besoins réels du terrain.
Le Mali mise sur l’unification tactique pour conjurer la fragmentation stratégique. Si ce pari réussit, il marquera un précédent pour toute la sous-région.
Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon