Clap de fin. L’aventure camerounaise de Marc Brys à la tête des Lions Indomptables s’est achevée comme elle avait commencé : dans la tourmente. Le technicien belge de 62 ans a officiellement déposé sa démission auprès du ministère des Sports et de l’Éducation civique (Minsep), mettant fin à quinze mois d’une collaboration tendue, marquée par des crises à répétition et un climat de méfiance persistant entre les plus hautes instances du football camerounais.
Dans une correspondance datée du 22 juillet 2025, adressée au ministre Narcisse Mouelle Kombi, Marc Brys invoque un "manquement grave" à l’exécution de son contrat, notamment le non-paiement de sa rémunération et de celle de son staff depuis plus de 60 jours, en violation flagrante des termes contractuels. Il dénonce également l’impossibilité matérielle et morale de poursuivre sa mission dans un contexte institutionnel délétère.
« J’ai l’honneur de vous notifier ma décision de résilier unilatéralement ledit contrat pour motif valable », écrit-il avec la gravité et la fermeté d’un homme à bout de patience.
Une rupture contractuelle lourde de conséquences
Le contrat, signé le 8 avril 2024, stipulait un paiement mensuel dû au plus tard le 8 de chaque mois. Or, selon Brys, aucune rémunération n’a été versée depuis plusieurs mois, rendant la situation insoutenable tant pour lui que pour ses collaborateurs. L’entraîneur belge exige désormais le paiement intégral de la valeur résiduelle de son contrat, faute de quoi il se réserve le droit de saisir le Tribunal arbitral du sport (TAS), l’instance internationale compétente en matière de litiges sportifs.
Un avertissement clair, qui fait planer une ombre judiciaire sur une affaire déjà hautement politisée.
Une démission qui secoue la tanière
La Fédération camerounaise de football (Fécafoot) n’a pas tardé à réagir. Dans un communiqué rendu public le 23 juillet 2025, elle déclare "prendre acte de la rupture unilatérale de cette relation contractuelle", tout en assurant avoir saisi les autorités compétentes afin d’élaborer une stratégie d’urgence pour combler le vide laissé à la tête de l’équipe nationale.
Mais le mal est profond. Cette démission intervient à cinq mois de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, prévue au Maroc, et en pleine campagne des éliminatoires du Mondial 2026, alors que les Lions Indomptables doivent disputer des matchs cruciaux dans les semaines à venir.
C’est donc une véritable onde de choc qui traverse le football camerounais.
Un bicéphalisme paralysant
Ce n’est un secret pour personne : la cohabitation entre le ministère des Sports et la Fécafoot est devenue, depuis avril 2024, un véritable bras de fer permanent. Dès la nomination de Marc Brys par le ministre Mouelle Kombi — avec l’aval de la Présidence de la République — Samuel Eto’o, président de la Fécafoot, s’était publiquement opposé à cette décision, dénonçant une mise à l’écart de la fédération dans le processus de désignation du sélectionneur.
Dans un geste de défi, Eto’o avait lui-même nommé un staff technique parallèle, provoquant une crise de bicéphalisme sans précédent. Pendant plusieurs mois, deux staffs rivaux prétendaient à la légitimité, semant confusion et tension au sein même de la sélection nationale. Il aura fallu une médiation orchestrée au plus haut sommet de l’État, pour qu’un compromis soit trouvé le 1er octobre 2024, avec la mise en place d’un staff technique consensuel autour de Marc Brys.
Mais si la façade avait été consolidée, les fissures, elles, n’ont jamais disparu.
Des résultats malgré tout
Ironie du sort, malgré le climat hostile, Marc Brys a livré des performances plus qu’honorables à la tête des Lions. Sous sa houlette, l’équipe a enregistré plusieurs victoires notables, redonnant espoir à une nation passionnée de football et avide de succès. Sa rigueur tactique, son calme apparent face à l’orage institutionnel, et sa capacité à fédérer un groupe en crise lui ont valu le respect d’une partie du public et de nombreux observateurs.
Mais en coulisses, le torchon continuait de brûler. Les relations avec Samuel Eto’o, bien que cordiales en apparence, restaient tendues. Les arbitrages tardifs, l'ingérence supposée, et l’absence de confiance mutuelle ont fragilisé une collaboration déjà imposée par la force des choses.
Et maintenant ?
La question de la succession est désormais sur toutes les lèvres. À cinq mois de la CAN, le Cameroun doit trouver en urgence un sélectionneur capable de stabiliser le groupe, d’absorber les secousses internes et d’insuffler une nouvelle dynamique. Mais dans quel cadre ? Et sous quelle autorité ?
Le risque est grand de voir ressurgir les clivages entre le ministère et la Fécafoot, à moins qu’une réforme institutionnelle profonde ne vienne redéfinir les rôles et responsabilités de chacun. Car au-delà du départ de Marc Brys, c’est toute la gouvernance du football camerounais qui est mise à nu, exposée dans sa fragilité, et son incapacité à parler d’une seule voix.
Un symbole du malaise sportif camerounais
Le cas Brys n’est pas isolé. Il illustre un malaise plus profond : le flou dans la gestion du sport de haut niveau, les chevauchements de compétence, l’ingérence politique, et l’absence de cohésion stratégique. Dans un pays où le football est vécu comme une religion, chaque crise devient une affaire d’État.
Marc Brys s’en va, mais les fissures restent. Le Cameroun, cinq fois champion d’Afrique, nation phare du football africain, entre une fois de plus en compétition dans le doute, la division et l’urgence.
Et pendant que les supporters espèrent encore, les Lions rugissent… dans un panier à crabes.
Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon