En Côte d’Ivoire, la politique n’est pas un simple exercice de gouvernance. C’est un théâtre de récits. Des récits d’origines, de lignées, de mérite, de douleur collective et de grandeur passée. Et dans cette dramaturgie nationale, les figures d’Alassane Ouattara et de Tidjane Thiam sont aujourd’hui placées aux antipodes, instrumentalisées par des camps rivaux, avec pour toile de fond une vieille question qui n’a jamais cessé d’agiter les passions : qui est légitime pour incarner la souveraineté ivoirienne ?
Alassane Ouattara : une filiation d’État, un héritage d’Empire
Ce n’est pas anodin de rappeler qu’Alassane Ouattara est le descendant direct de Sékou Ouattara, le souverain des États de Kong, empire ouest-africain rayonnant, structuré, marchand et diplomate. À ce titre, il hérite d’une autorité traditionnelle, d’un ancrage séculaire, mais surtout d’une continuité historique entre le précolonial et le postcolonial.
En 1892, Karamoko Ouattara, chef des États de Kong et cousin de Sékou Ouattara, scelle le destin du pays en signant avec Louis-Gustave Binger le traité de création de l’État de Côte d’Ivoire. Ce n’est pas une anecdote : c’est un acte fondateur dans l’histoire nationale.
Ainsi, la présence d’Alassane Ouattara au sommet de l’État n’est pas seulement celle d’un technocrate aguerri, d’un ancien gouverneur de la BCEAO ou d’un économiste du FMI. Elle est aussi celle d’un homme enraciné dans le sol profond de la nation, par lignée, par culture, par mémoire.
C’est un fait historique, non un artifice politique : Alassane Ouattara appartient à cette Côte d’Ivoire d’avant la Côte d’Ivoire.
Tidjane Thiam : parcours d’élite, mais filiation fragile
En face, Tidjane Thiam se présente avec un CV impressionnant, des titres prestigieux, une réussite spectaculaire. Major de Polytechnique, diplômé des Mines, banquier de renom, il est devenu l’icône d’une excellence noire globalisée. Un « Black Success Story » sur la scène internationale.
Mais la politique ne se nourrit pas que de diplômes. Et dans un pays où l’appartenance – au sol, à l’histoire, à une communauté, à une mémoire commune – est une condition non écrite de légitimité, Tidjane Thiam se heurte à une réalité plus coriace : son identité ivoirienne reste, dans l’imaginaire collectif, floue, controversée, parfois perçue comme artificielle.
Son père, Amadou Thiam, haut fonctionnaire sénégalais et ancien ministre sous Houphouët, sa mère Mariétou Sow, d’ascendance peule, son intégration par alliance à l’aristocratie akan (famille Houphouët) — tout cela donne de lui l’image d’un homme « naturalisé socialement », mais non enraciné historiquement.
Le glissement dangereux : de la comparaison au conflit
C’est là que le bât blesse. Car la comparaison entre Ouattara et Thiam n’est pas neutre. Elle n’est pas technique, elle est politique. Elle est chargée d’émotion collective, d’imaginaire identitaire et de soupçons ataviques. Elle est utilisée pour fracturer, pour délégitimer, pour réveiller les vieux démons : ivoirité, ethnicisme, exclusion, suspicion de l’étranger.
Comparer Thiam à Ouattara, ce n’est pas un simple débat de compétences. C’est – volontairement ou non – créer un affront symbolique entre un fils du pays profond, adossé à une histoire millénaire, et un homme du monde dont les racines ivoiriennes sont perçues comme récentes, voire empruntées.
Le problème n’est pas Thiam. C’est l’instrumentalisation de Thiam
Il serait injuste de faire de Tidjane Thiam le bouc émissaire d’un débat sur la nation, la mémoire ou la souveraineté. Il est le fruit d’une génération d’Africains formés à l’international, compétents, brillants et utiles. Mais l’erreur est de faire de lui une figure totem d’un ressentiment contre Ouattara.
Car en creux, ce que certains veulent symboliquement renverser à travers lui, ce n’est pas seulement un président, c’est un pan de l’histoire, une continuité d’autorité, un socle culturel. Et c’est là que naît le danger.
Conclusion : Entre mythe politique et réalité nationale
Dans un pays aussi jeune politiquement que la Côte d’Ivoire, mais aussi vieux historiquement que le pays Sénoufo, Baoulé ou Mandé, les identités ne sont pas de simples anecdotes de parcours. Elles sont constitutives du lien social. Elles nourrissent la confiance collective, la paix et la reconnaissance mutuelle.
Faire de Thiam un adversaire de Ouattara sur le terrain de l’authenticité nationale, c’est instrumentaliser la mémoire au service d’une ambition. C’est raviver les tensions que l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire a déjà payé très cher. Et c’est, surtout, manquer de respect aux deux figures.
Car Ouattara n’est pas intouchable, mais il est incontestablement un fils de cette terre, d’hier comme d’aujourd’hui. Et Thiam n’est pas illégitime, mais il ne gagnera rien à être le cheval de Troie de ressentiments soigneusement entretenus.
Le pays mérite mieux qu’un duel de filiations.
Il mérite un débat de projets, de mémoire assumée et de futur partagé.
Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon