Par-delà les querelles de personnes et les luttes internes de parti, l’affaire Ahoua Don Mello jette une lumière crue sur un processus plus profond, plus lent, mais plus destructeur : celui de l’effacement silencieux de Laurent Gbagbo. Derrière le mutisme du leader historique ivoirien, c’est une stratégie d’isolement minutieuse qui se dessine, mêlant enjeux familiaux, verrouillage financier et liquidation politique. Analyse d’une dépossession méthodique, presque chirurgicale, d’un homme et de son héritage.
Une guerre froide au cœur du PPA-CI
L’éviction brutale d’Ahoua Don Mello, éminent intellectuel et fidèle parmi les fidèles, a surpris jusque dans les cercles les plus aguerris du PPA-CI. Le moment choisi — peu après l’annonce prudente de sa disponibilité à une éventuelle candidature présidentielle —, et la méthode — brutale, sans dialogue, ni médiation — disent tout de la fébrilité actuelle au sommet de l’appareil politique hérité de Laurent Gbagbo.
Mais plus encore, cette exclusion donne à voir le cœur réel du malaise : la succession verrouillée d’un chef dont le silence est devenu un mur, et dont les héritiers semblent moins préoccupés par la continuité idéologique que par la préservation patrimoniale.
De la libération au repli : une mécanique de dépossession
Depuis son retour triomphal en Côte d’Ivoire en juin 2021, l’ancien président Laurent Gbagbo a opéré une transition radicale, du tribun flamboyant au reclus politique protégé. Officiellement, tout est en place : il dispose de moyens de l’État, d’un service de sécurité conséquent, de soins de qualité, d’un staff politique. Mais dans les faits, il n’est plus maître de son cercle, ni de son mouvement, ni peut-être de ses décisions.
Car le cœur de cette nouvelle organisation gravite autour d’un pôle privé, familial, opaque, avec en son centre son épouse Nady Bamba. Reconnue pour sa discrétion et sa rigueur, elle pilote de manière quasi exclusive les affaires logistiques, financières et humaines de l’ancien président. Ses anciens compagnons de lutte ? Tenus à distance. Les collaborateurs historiques ? Désactivés. L'entourage panafricaniste ? Filtré.
Cette mise à l’écart méthodique — Simone Gbagbo, Charles Blé Goudé, Dano Djédjé, et maintenant Ahoua Don Mello — ne peut plus être analysée comme une suite d’incompréhensions : c’est une stratégie de recentrage familial, voire dynastique.
Le pouvoir de l’argent, levier du silence
On ne saurait trop insister sur l’enjeu financier derrière ce glissement. À sa libération, Laurent Gbagbo a reçu de l’État une prise en charge complète, conforme à son statut d’ancien chef d’État. Mais dans les faits, les sommes colossales mises à sa disposition ne sont ni gérées par le parti, ni par une structure politique : elles sont entièrement entre les mains de son épouse.
Les véhicules, la logistique, les frais médicaux, les déplacements, les bureaux, les équipes : tout passe par un circuit fermé. De là découle une forme de dépendance politique nouvelle. Celui qui, jadis, finançait les résistances et inspirait les masses, dépend aujourd’hui d’une micro-structure privée.
Ce verrouillage ne favorise ni le débat interne, ni l’émergence de nouveaux visages. Il fige le combat. Il dépolitise. Il fossilise.
La solitude du fondateur
Le paradoxe est cruel : plus les années passent, plus Laurent Gbagbo est protégé — mais moins il est libre. Enfermé dans une routine faite de précautions médicales, de prudence politique et de rigueur administrative, il semble avoir perdu toute capacité d’action autonome.
Son silence prolongé, notamment depuis le congrès de mars 2024, suscite malaise et interrogations. Est-ce le choix d’un homme lassé ? Ou le symptôme d’un isolement imposé, cadenassé par des considérations privées ? Sa parole, si précieuse aux fidèles, s’efface derrière des communiqués impersonnels et des décisions prises par d’autres.
Une mise en scène funèbre de l’héritage
La photo d’archives, prise aux obsèques de Félix Houphouët-Boigny en 1993, montrant Gbagbo côte à côte avec un jeune Ahoua Don Mello, illustre l’ironie tragique de cette situation. Deux trajectoires qui devaient converger dans l’histoire de la nation se sont aujourd’hui brisées sur l’autel d’intérêts divergents.
Don Mello, ancien ministre, ingénieur brillant, proche de Lula et de l’Internationale progressiste, aurait pu incarner la continuité intellectuelle, panafricaniste, technocratique du projet gbagboïste. Il n’en sera rien. Non pas parce qu’il a démérité, mais parce qu’il a osé prétendre à ce qui semble désormais interdit : la succession.
Une crise au-delà du PPA-CI : une crise de mémoire
Ce qui se joue ici n’est donc pas simplement un conflit de générations ou une scission partisane. C’est une tragédie de la mémoire et de la transmission. Un leader historique, figure de résistance à la Françafrique, se voit confisqué, asséché, puis muséifié. Il ne transmet plus : il est conservé.
Or, l’histoire n’est pas un musée. Elle est vivante, conflictuelle, risquée. Le combat de Gbagbo ne peut se résumer à des cérémonies, des conférences de presse ou des slogans figés. Il appelle un renouveau, une incarnation, une relève. Et c’est précisément ce que la configuration actuelle empêche.
Conclusion : De l’icône au tombeau vivant
Le cas Don Mello, après ceux de Blé Goudé et de Simone Gbagbo, achève de dessiner un tableau saisissant : celui d’un homme politique devenu objet de culte plus que sujet d’action. Enfermé dans une cage dorée, protégé de ses amis autant que de ses ennemis, Laurent Gbagbo risque de finir là où tant de héros africains sont tombés : dans le mausolée de leur propre gloire passée.
Mais les peuples ne se nourrissent pas de reliques. Ils ont besoin de repères vivants, d’idées incarnées, d’avenirs possibles. Or, pour l’heure, le Gbagboisme paraît condamné à n’être qu’un souvenir verrouillé.
Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon