Ouagadougou – 4 août 2025. Ce jour marque le 42e anniversaire de l’accession au pouvoir du capitaine Thomas Sankara, figure emblématique des luttes anti-impérialistes en Afrique et père de la Révolution burkinabè. À cette occasion, des milliers de voix, au Burkina Faso comme ailleurs, résonnent encore pour saluer la mémoire d’un homme dont les idéaux transcendent les époques et les frontières. Pourtant, plus de quatre décennies après l’avènement de ce leader charismatique et près de 38 ans après son assassinat, une question demeure : qui a tué Sankara ?
L’éveil d’une Nation
Le 4 août 1983, dans un contexte de bouillonnement politique, un groupe de jeunes officiers progressistes renverse le régime en place. À leur tête, le capitaine Thomas Isidore Noël Sankara, 33 ans, militaire formé à Madagascar, nourri d'idéaux marxistes et panafricanistes. L’ancien Premier ministre, incarcéré quelques mois plus tôt, devient Président du Conseil national révolutionnaire. La Haute-Volta devient Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ».
Sankara n’était pas un président comme les autres. Il renonce aux privilèges, vend la flotte des Mercedes de l’État, réduit drastiquement les salaires des ministres, encourage les fonctionnaires à l’exemplarité. Il révolutionne l’agriculture, bâtit un programme d’autosuffisance alimentaire en un temps record, lance des campagnes massives de vaccination, de reforestation, d’alphabétisation, de libération des femmes. Dans ses discours à l’ONU comme à l’OUA, il plaide pour une Afrique souveraine, solidaire et affranchie de la dette coloniale.
Le prix de l’insoumission
Mais l’idéal sankariste dérange. L’homme est intègre, inflexible, direct. Trop, peut-être. Il s’attaque aux logiques impérialistes, refuse de payer la dette, dénonce les accords coloniaux léonins, critique l’inaction des élites africaines et la domination de puissances comme la France ou les États-Unis.
Autour de lui, certains s’impatientent. À l’intérieur du pays, des tensions émergent. La Révolution, malgré ses idéaux, bouscule les intérêts établis. Des commerçants, des chefs coutumiers, des militaires, des fonctionnaires… beaucoup voient dans le projet sankariste un péril pour leur position sociale ou économique.
Le 15 octobre 1987 : trahison sanglante
À 16h30 ce jeudi noir, des coups de feu retentissent au Conseil de l’Entente à Ouagadougou. Thomas Sankara et douze de ses compagnons sont exécutés froidement par un commando. Officiellement, la version relayée parle de lutte fratricide. Mais personne n’est dupe. Très vite, les soupçons se tournent vers son frère d’armes et compagnon de lutte, le capitaine Blaise Compaoré.
Compaoré, qui avait toujours marché dans l’ombre de Sankara, prend immédiatement les rênes du pouvoir et parle de « rectification » révolutionnaire. Il promet une transition, mais entame plutôt un règne de 27 ans, marqué par une certaine stabilité, certes, mais aussi par un verrouillage progressif du débat politique, un clientélisme rampant et le silence sur la mort de Sankara.
L’interminable quête de vérité
Pendant des années, la famille de Sankara – menée par son épouse Mariam et ses enfants – multiplie les démarches judiciaires. Les plaintes sont déposées, les recours épuisés. En vain. Tant que Blaise Compaoré est au pouvoir, le dossier reste tabou, classé, verrouillé. Le corps de Sankara, enterré dans une fosse commune sous X, n’est jamais identifié avec certitude.
Mais en octobre 2014, le peuple burkinabè se soulève contre la volonté de Compaoré de modifier la Constitution pour un nouveau mandat. Le régime s’effondre. L’ancien président fuit en Côte d’Ivoire où il obtient la nationalité ivoirienne. À Ouagadougou, l’heure de la vérité semble enfin sonner.
Un procès historique, mais à distance
En octobre 2021, près de 34 ans après les faits, s’ouvre à Ouagadougou le procès du siècle. Vingt-quatre accusés, dont Blaise Compaoré – jugé par contumace –, sont appelés à répondre de l’assassinat de Sankara et de ses compagnons. Le procès, historique, captive le pays entier.
Les témoignages se succèdent, les langues se délient. Des gardes, des officiers, des proches de Compaoré… tous confirment, à des degrés divers, l’implication de l’ancien président dans le coup fatal. Mais les preuves directes manquent, et le silence de Compaoré, réfugié à Abidjan, pèse comme une chape de plomb.
En avril 2022, Blaise Compaoré est reconnu coupable de complicité d’assassinat et condamné à la prison à perpétuité, aux côtés de plusieurs co-accusés. Une victoire symbolique pour la mémoire sankariste. Mais l’homme n’a jamais été extradé. La Côte d’Ivoire, où il réside toujours, refuse de livrer son citoyen ivoirien.
Une mémoire toujours vivante
Aujourd’hui, plus de 40 ans après sa prise de pouvoir, Thomas Sankara incarne plus que jamais un idéal. Des écoles, des places, des avenues portent son nom à travers l’Afrique. Des mouvements citoyens, des partis politiques, des artistes s’en réclament. Même ceux qui ne l’ont jamais vu de leur vivant s’identifient à sa vision.
« Il est notre flamme », disent les jeunes militants du Burkina post-insurrectionnel. « Il a prouvé qu’une autre Afrique est possible », rappellent les penseurs panafricanistes.
Et pourtant, la justice n’a pas encore pleinement triomphé. Le tombeau officiel reste contesté. L’ADN n’a pas parlé. Les questions demeurent, entêtantes. Qui a tiré ? Qui a ordonné ? Et surtout, qui a protégé ?
L’avenir du Sankarisme
Au-delà du procès, c’est tout un peuple qui interroge sa mémoire et son avenir. Le Burkina Faso, aujourd’hui confronté à une grave crise sécuritaire, redécouvre l’urgence des valeurs portées par Sankara : intégrité, souveraineté, justice sociale, engagement populaire.
Des jeunes, dans les quartiers comme dans les universités, relisent ses discours, s’inspirent de sa méthode, et appellent à un second souffle révolutionnaire, adapté aux réalités du XXIe siècle.
Car si Sankara est mort, son idéal, lui, est resté debout. Il habite les rêves des peuples qui refusent de se résigner. Il est la voix des sans-voix, l’étendard des opprimés. Et tant que la vérité ne sera pas entièrement dite, le combat pour son honneur se poursuivra.
Épilogue
Sankara disait : « Tuez Sankara, des milliers de Sankara naîtront. »
Et, en effet, partout en Afrique, ils naissent.
À Ouagadougou, à Dakar, à Abidjan, à Kinshasa…
Parce qu’on n’enterre pas les idées.
On ne tue pas la dignité.
Et on ne réduit pas au silence une légende.
Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon