Il y a dans l’air du Mali, en ce mois de novembre brûlant d’incertitudes, un parfum amer de résignation et de courage mêlés. Le pays suffoque, non seulement sous les assauts répétés des jihadistes du JNIM, mais aussi sous le poids d’une pénurie de carburant qui asphyxie son économie et paralyse son quotidien. Les routes jadis vitales — celles des camions-citernes, ces veines qui irriguent le pays — sont devenues des couloirs de la peur.
Chaque convoi brûlé, chaque camion détruit, chaque route coupée est un message : les terroristes ne se contentent plus de frapper les soldats, ils étranglent la nation par la rareté, par la soif et par la peur. Le carburant manque, l’électricité vacille, les activités s’éteignent les unes après les autres. Et dans ce silence imposé, c’est tout un peuple qui serre les dents.
Un pays à bout de souffle
Les images venues du Mali ne laissent guère de place à l’illusion : des stations vides, des files interminables, des hôpitaux menacés de rupture énergétique, des entreprises contraintes à l’arrêt.
Ce n’est plus seulement une guerre contre les armes, c’est une guerre contre le souffle même du pays — contre ce qui permet à une société de fonctionner.
Et face à cela, les chancelleries occidentales — France, États-Unis, Canada, Allemagne, Espagne, Royaume-Uni — ont tranché : elles recommandent à leurs ressortissants de quitter le Mali dès que possible.
C’est rationnel, sans doute.
Mais c’est aussi profondément déchirant.
Partir, c’est se sauver. Rester, c’est s’enraciner.
Car ceux qui sont restés au Mali jusqu’ici ne sont pas des aventuriers inconscients.
Ce sont des hommes et des femmes qui ont bâti, aimé, investi, cru — parfois durant des décennies.
Des enseignants, des ingénieurs, des médecins, des entrepreneurs, des coopérants, des familles mixtes, tous liés à ce pays par le cœur autant que par le travail.
Pour eux, plier bagage n’est pas une décision administrative : c’est un déracinement.
Partir, c’est abandonner un foyer, des amis, des collègues, une vie.
C’est arracher ce qui, pour beaucoup, n’a plus rien d’étranger : leur maison, leur terre, leur histoire.
Et c’est peut-être là le plus grand drame de cette crise : elle pousse les hommes à choisir entre la sécurité et l’appartenance.
L’amour du Mali sous silence
Interrogés par RFI, nombre d’expatriés avouent vouloir rester — mais sans parler, sans se montrer, sans être cités.
Non pas par peur des autorités, mais parce qu’ils savent que leurs mots seraient vains dans le vacarme du désespoir.
Ils aiment ce pays, mais le disent à voix basse, comme on prie en secret pour ce qu’on ne peut sauver.
Leur silence, en vérité, en dit long.
Il dit la loyauté, la douleur, et parfois même la honte de devoir partir.
Le Mali, ce pays qui refuse de mourir
Le Mali a connu les coups d’État, les sanctions, les ruptures diplomatiques, les guerres fratricides.
Mais ce qu’il affronte aujourd’hui est d’une autre nature : une lente asphyxie, organisée, méthodique.
Un effondrement qui ne fait pas de bruit, mais qui ronge tout — de la pompe à essence à la salle de classe.
Et pourtant, malgré cela, le Mali résiste.
Dans l’ombre, des chauffeurs reprennent le volant, des familles partagent leurs réserves, des techniciens bricolent pour maintenir un peu de lumière dans les villages.
Parce qu’ici, résister, c’est déjà un acte de foi.
Rester debout
L’histoire jugera peut-être sévèrement ceux qui auront fui, ou trop tardé à réagir.
Mais elle se souviendra surtout de ceux — Maliens ou étrangers — qui auront choisi de rester, non par défi, mais par conviction.
Ceux qui auront compris que le vrai courage, parfois, ne consiste pas à survivre, mais à tenir.
Le Mali vacille, oui.
Mais tant qu’un seul homme, une seule femme, un seul expatrié refusera d’abandonner, ce pays continuera d’exister.
Et dans ce chaos, il reste encore une certitude :
le sol du Mali appartient à ceux qui, même en tremblant, refusent de partir sans dire adieu.
Par Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon