Dans le village côtier de Toubab Dialao, à une heure de Dakar, la création chorégraphique africaine a trouvé, le temps d’un week-end, un espace d’expression intense et vibrant. Vingt-cinq compagnies venues de tout le continent s’y sont retrouvées à l’occasion de la Biennale de la danse africaine, considérée comme l’une des plus importantes vitrines de la danse contemporaine en Afrique.
Dans une scénographie naturelle exceptionnelle, des dizaines de danseurs ont investi le sable brûlant du littoral, vêtus de costumes aux couleurs éclatantes — orange, vert, bleu — donnant naissance à des performances puissantes, mêlant sauts, chutes et élans collectifs. Le sol du village de pêcheurs est ainsi devenu une scène vivante, où le corps se fait langage et mémoire.
Créée en 1997, la Biennale de la danse africaine a parcouru plusieurs capitales du continent, contribuant à renforcer la visibilité des écritures chorégraphiques africaines contemporaines. Sa dernière édition, organisée en 2023 à Maputo, au Mozambique, témoigne de cette volonté de circulation et d’ouverture artistique à l’échelle africaine.
L’édition de cette année, clôturée dimanche soir, s’est tenue au sein de l’École des Sables, institution devenue au fil des années un centre de référence pour la formation en danse contemporaine sur le continent. Fondée en 1998 par la chorégraphe Germaine Acogny, figure majeure de la danse africaine contemporaine, l’école incarne une approche artistique singulière, ancrée dans la nature et les traditions corporelles africaines.
Son studio en plein air, posé directement sur le sable, illustre une philosophie pédagogique qui refuse la rupture entre art et environnement. Cette approche a attiré, depuis sa création, des danseurs venus de dizaines de pays, venus s’initier à une technique mêlant création contemporaine et héritages des danses traditionnelles d’Afrique de l’Ouest.
L’institution s’est également imposée sur la scène internationale en accueillant la première production africaine du Le Sacre du printemps de Pina Bausch, spectacle qui a ensuite fait l’objet d’une tournée mondiale entre 2021 et 2025, consacrant davantage encore la reconnaissance artistique du lieu.
Mais derrière cette effervescence culturelle, l’avenir de l’École des Sables suscite de vives inquiétudes. Un projet de port en eau profonde d’un montant estimé à un milliard de dollars, piloté par DP World, est en cours de développement à proximité immédiate du village. Ce chantier d’envergure pourrait entraîner l’expropriation de terrains environnants, y compris certaines parcelles acquises par l’école afin de préserver son écosystème naturel.
Face à cette menace, plusieurs institutions artistiques et culturelles de la région se sont constituées en collectif afin de contester le projet et d’alerter sur ses conséquences potentielles, tant sur le plan environnemental que patrimonial. Elles dénoncent un risque de déstabilisation d’un espace unique où se construit, depuis des décennies, une vision singulière de la création africaine.
Ainsi, cette Biennale, au-delà de sa dimension festive et artistique, apparaît comme un moment de résistance symbolique : celui d’un territoire où la danse ne se limite pas à l’esthétique, mais devient aussi un acte d’ancrage, de mémoire et de défense d’un espace culturel menacé.
Saidicus Leberger
Pour Radio Tankonnon